Air Antilles : clap de fin, mais l’histoire continue
Le tribunal mixte de commerce de Pointe-à-Pitre a prononcé lundi la liquidation judiciaire de la compagnie Air Antilles avec cessation immédiate de toute activité. Une décision aux lourdes conséquences pour la Collectivité de Saint-Martin, ses élus et ses administrés.
En cessation de paiement depuis janvier et mise en liquidation judiciaire, Air Antilles n’aura pas de repreneur. Le tribunal a jugé qu’aucune offre de reprise n’était suffisamment solide pour assurer la poursuite de l’activité. En Guadeloupe, ce sont 116 salariés qui vont grossir les rangs de France Travail. À Saint-Martin, ce sont quelque 31 000 administrés qui vont en payer les conséquences financières. À l’issue du délibéré, le Président Mussington a indiqué ne pas souhaiter s’exprimer dans l’immédiat.
Chronique d’une mort annoncée
En reprenant Air Antilles en septembre 2023, la Collectivité devenait l’actionnaire majoritaire de la compagnie à 60% avec une flotte d’avions en mauvais état et des dettes. L’opposition contestait alors le projet, redoutant un gouffre financier, mais rien n’y a fait. Il faudra attendre juillet 2024 pour que le premier avion se pose à Grand Case et la compagnie fonctionne alors avec un seul ATR, les deux autres étant en révision au Maroc. Entre retrait de licence, licence provisoire et interruption des vols, la compagnie a toujours peiné à trouver son équilibre financier. Une première créance de 3,7 M€ est réclamée par le tribunal de commerce de Pointe-à-Pitre… mais on ne connaît pas précisément le montant total des dettes, et c’est justement l’un des problèmes. Au fil des mois, la gestion de la compagnie est devenue très opaque. Les chiffres avaient été réclamés par les élus de l’opposition. Le Président avait rétorqué « Ça viendra »… mais cela n’est jamais venu.
Qui paie l’addition ?
Le financement d’Air Antilles a coûté 16,4 M€ dont une partie en charges de personnel. Les avions ont nécessité 3 M€ de réparation. À cela s’ajoutent 2 M€ pour la création du capital d’Air Antilles, 6 M€ pour l’apport en compte courant associé et un deuxième prêt de 4 M€ (dénoncé par la Chambre régionale des Comptes qui y voyait déjà un risque financier important) à la SEM Air Antilles pour répondre aux obligations de la direction générale de l’aviation civile pour conserver la licence d’exploitation. Le Président avait affirmé, lors du conseil territorial du 7 août 2025, que la Collectivité n’investirait pas un centime de plus dans la compagnie. Le 3 octobre 2025, un nouveau prêt de 3 M€ était voté afin de soutenir le plan de relance et de développement de la compagnie. Le 14 octobre 2025 France Info révélait que plus de 24,5 M€ d’aides (comprendre argent public) avaient été attribuées à la compagnie en moins de deux ans.
Aujourd’hui, quel est le passif exact (dettes fournisseurs, fiscales, sociales, leasing d’avions…), qui sont les créanciers ? Les dettes cumulées de la SEM Air Antilles seraient estimées à 25,35 M€ et les dettes d’exploitation à près de 9 M€, dont plus de la moitié aux fournisseurs et aéroports (243 000 € pour l’aéroport de Grand Case à fin août 2025) et moins du tiers à la DGAC. Deux avions sont payés par emprunts bancaires et un par crédit-bail. Quant à la part due aux passagers, il semblerait que tout espoir de remboursement se soit envolé avec la liquidation.
Les chiffres, distillés avec parcimonie au gré des conseils territoriaux, rendent difficile l’addition, mais certaines sources font état d’un passif d’environ 56 M€. Lors du dernier conseil territorial en février, une provision pour risque dérisoire de 1,4 M€ a été prévue au budget primitif 2026. L’opposition avait par ailleurs remarqué que la perte potentielle de fonds engagés dans la SEM Air Antilles avait été délibérément omise dans le rapport d’orientations budgétaires.
La sénatrice réclame la vérité
La sénatrice Annick Pétrus, avant même l’annonce de la liquidation, s’était exprimée sur les ondes de Radio Saint-Martin. « Ce n’est pas tant la reprise de la compagnie qui me dérange, mais la manière incorrecte dont l’argent public a été géré » (pour rappel, elle n’avait pas pris part au vote pour le dernier prêt). Elle reproche le manque de transparence, notamment sur l’audit financier qui n’a jamais été transmis aux élus, et demande à connaître la vérité sur l’utilisation de cet argent. Elle regrette que cette perte financière impacte un grand nombre de projets du territoire et donc la population.
Quand les questions de changement de statuts ou du management ont été abordées par les élus de l’opposition, qui ont tiré la sonnette d’alarme, il était déjà trop tard regrette-t-elle. La raison était louable, mais le laisser-faire a dégénéré. Si les conséquences financières sont inévitables, il faut pour Annick Pétrus qu’il y ait également des conséquences judiciaires, car elle en est persuadée, certaines personnes ont tiré avantage de la situation, citant pour exemple les 8 M€ de dépenses pour lesquelles il n’existe aucune facture justificative. « C’est la fin du débat, mais ce n’est pas la fin de l’histoire » a conclu la sénatrice.
La dépendance d’une compagnie aérienne à l’égard de l’argent public est l’illustration même des dérives du système où les considérations politiques prennent le pas sur la raison économique. La continuité territoriale ne justifiait en rien cette fuite en avant financière, pour une compagnie qui n’a jamais pris son envol et n’a rien changé au final dans le ciel antillais.
Quant à l’impact de cet épisode sur les prochaines élections territoriales, ce sont les électeurs qui jugeront s’ils pardonnent cette gestion hasardeuse… ou pas.