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Jabiru l’oiseau des îles s’est définitivement envolé

Par Jean-Michel Carollo
15 September 2025

« Mécréant absolu qui finira par des-cendre(s) dans la fournaise d’une crémation. Date espérée de fin de CDD du décédé-fils de l’horloger JoMal : année du tigre 2034 le mercredi de la Ste Cécile », c’est ainsi qu’il avait rédigé sa propre épitaphe.

Le Jab s’est planté, mais on lui pardonne, car sa vie n’aura été qu’une série de rebondissements imprévus. Gilbert Blum (son vrai nom) baby-boomer parisien des 30 glorieuses est né le 22 novembre 1950, le même jour que le général de Gaulle comme il aimait à le préciser. Durant son passage chez les éclaireurs de France, il adopte le nom de Jabiru en guise de totem. La morphologie de cet échassier de la famille de la cigogne rappelle en effet celle du grand escogriffe qu’il était dans les années 60.

En 1968, il est aux premières loges des évènements avant de passer son bac philo/mention bien l’année suivante. Il intègre l’Université de Saint Maur puis la Sorbonne d’où il sort diplômé en sciences sociales en 1974. Cette année-là, il se marie et aura deux fils quelques années plus tard. Son parcours professionnel va le conduire à travailler pour l’Éducation nationale et pour différentes entreprises endossant la panoplie du jeune cadre dynamique-costard-cravate dans lequel ceux qui l’ont connu plus tard ont bien du mal à l’imaginer.

Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester mais comprendre (Spinoza)

En 1994, second mariage et déjà un changement de direction avec une envie grandissante de découvrir le monde et témoigner de ses expériences par l’intermédiaire de l’objectif de son appareil photo. Les clichés sont superbes et toujours légendés avec une verve incomparable telle cette contrepèterie au pied de la grande muraille : « Arriver à pied par la Chine n’est pas chose facile ». Il s’autoproclame alors reporter-photographe sous le nom de Jabiru l’oiseau des îles, il quitte la métropole pour vivre l’aventure d’un travel-writer-photographer et débarque à Saint-Martin en 1998. Il y a  moins d’un an, il disait : « J’avais 48 ans en arrivant sur l’île, aujourd’hui à 74 balais je fais partie des vieux meubles ».

On le voit alors partout armé de son fidèle reflex, photographiant au hasard de ses rencontres des personnages qui donneront lieu à de belles galeries de portraits, dont une série mémorable prise dans les bordels de l’île ou d’ailleurs. Toujours sur la brèche, coiffé de son traditionnel chapeau en coco tressé, il se faufile au sein d’évènements locaux distribuant à qui veut bien sa carte de visite aux couleurs nationales sur laquelle est écrit «Respect-Tolérance-Fraternité» telle une devise officielle accompagnée d’un pictogramme qui ne l’est pas moins (sa silhouette fumant la pipe). Après toutes ces années, il décide finalement de bouger et c’est la Colombie qui est l’objet de son choix pour y continuer une vie de retraité déjà bien remplie.

Le monde entier est un théâtre, et tous les hommes et toutes les femmes ne sont que des acteurs (Shakespeare)


En guise de baroud d’honneur,  il nous offre alors une soirée mémorable sur la scène du théâtre de la chapelle, et publie sur sa page Facebook une ultime série de clichés souvenirs. Mais une blessure l’oblige à retarder son départ «J’espérais Noël en Colombie, ça sera pour la St Vincent ; depuis la mi-octobre je suis à la merci du troublant Capitaine Crochet (anagramme du nom du docteur qui le soigne) ». Il profite de cette pause forcée pour tourner une vidéo dans laquelle il chante « Kodachrome » de Paul Simon version Michel Delpech en hommage à ces pellicules argentiques qui l’ont accompagné toute sa vie (et en perdant accessoirement son dentier pendant le couplet).

Le 22 janvier, c’est enfin le grand départ. Il s’installe à Agua de Dios à une centaine de kilomètres de Bogota. Il y mène une vie de semi-fermier au milieu des vaches et des dindons tout en continuant de photographier les habitants et les merveilleux paysages qui l’entourent. Dans cette région colombienne où il a migré depuis 8 mois, son réveil matutinal est réglé par le « cocorico » des fermes alentours chaque jour à 5h30.  La toute dernière fois c’était avant-hier.         
(les sous titres sont les citations préférées de Jab)

 

Jean-Michel Carollo