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Sargasses : que font les autres ?

Par Ann Bouard
12 Août 2026

Alors que les arrivages de sargasses devraient s’intensifier dans les prochaines semaines‭, ‬Saint-Martin tente toujours de renforcer son dispositif de lutte‭. ‬Ailleurs dans la Caraïbe‭, ‬les initiatives se multiplient‭ : ‬collecte en mer‭, ‬barrages déviants‭, ‬coopération régionale et désormais valorisation des algues‭.‬

La saison s’intensifie. Si la majeure partie des filaments passe encore au sud des îles du Nord pour le moment, les échouements devraient devenir plus importants au cours des deux prochaines semaines, localement répétitifs et créer des cumuls notables selon le bulletin de Météo-France du 10 août.

À Saint-Martin, les premiers barrages déviants promis pour le mois de juin seront finalement installés en août à Cul-de-Sac, à l’automne pour les deux autres. À terre, le ramassage reste assuré par deux prestataires, mais le marché en cours n’a pas été dimensionné pour absorber la totalité des volumes susceptibles de s’échouer.

Empêcher les sargasses de toucher terre

Au Mexique, 2026 est considérée comme une année record, avec jusqu’à 9 000 tonnes quotidiennes sur les plages de Quintana Roo. Les autorités ont décidé d’investir 150 M$ avec un plan de lutte principalement axé sur le ramassage en mer. Deux navires de 60 m doivent être déployés et la marine prévoit parallèlement près de 50 km de barrages destinés à intercepter ou détourner les sargasses avant qu’elles n’atteignent les plages.

Dans les Antilles françaises, la Guadeloupe expérimente depuis plusieurs années cette logique d’intervention avant l’échouement, avec des barrages déviants mais aussi le développement de moyens de collecte en mer. Le 1er Sargator, conçu en Guadeloupe par STMI, pouvait récupérer 12 tonnes d’algues directement à la surface. Le nouveau Sargator 3, entré en service en mars 2026 en Martinique, peut collecter 100 tonnes de sargasses par jour. Son grand tapis frontal récupère les algues, qui sont placées dans des big bags pris en charge par une barge équipée d’une grue, lui évitant de revenir à terre. Mais le Sargator est conçu pour s’intégrer dans un dispositif associant barrages, bateau collecteur, barge de transfert et capacité de stockage. L’expérience montre que les barrages ne constituent qu’une partie de la réponse. Ils permettent de retenir ou de concentrer les algues, mais doivent être associés à des moyens permettant de les récupérer rapidement en mer, avant leur échouement et leur décomposition.

À Saint-Barthélemy, la stratégie passe également par des barrages déviants. Le premier tronçon du dispositif prévu à Marigot a été assemblé le 3 août. Son positionnement a été défini à partir d’études de courantologie et des observations réalisées sur le plan d’eau. Le dispositif pourra être adapté en fonction du comportement des sargasses, des conditions météorologiques et des premiers retours d’expérience. Des installations similaires sont également prévues à Cul-de-Sac et à Anse des Cayes. 

Ne plus agir seuls

Le constat est désormais largement partagé : aucune île ne pourra répondre seule à un phénomène devenu massif et récurrent. Les îles de la Caraïbe cherchent désormais à coordonner davantage leurs actions. L’Organisation des États de la Caraïbe orientale (OECO), dont fait partie Saint-Martin, travaille ainsi à une stratégie commune qui ne consiste plus seulement à récupérer et stocker les sargasses, mais également à les valoriser. Après une mission menée notamment en Guadeloupe et en Martinique, l’OECO souhaite capitaliser sur les expériences existantes. Surveillance des gaz, anticipation des arrivages, techniques de collecte, barrages ou valorisation économique : les solutions existent déjà en partie.

Transformer le fléau en ressource

Pendant longtemps, la principale question était de savoir comment se débarrasser des sargasses. Aujourd’hui, il s’agit de trouver des solutions pour transformer un fléau en ressource. Les expérimentations sont nombreuses et le Mexique fait figure de leader en essayant de les transformer en engrais et biostimulants agricoles, en matériaux de construction, en cosmétiques ou en similicuir. Les États-Unis tentent de la reconvertir en biosorbant pour la récupération de métaux et terres rares, la Barbade et la Grenade veulent les transformer en biogaz, biométhane et carburant, la Guadeloupe et la Martinique en charbon actif pour dépolluer. Mais, selon la Banque interaméricaine de développement (BID) de nombreux projets restent au stade pilote en raison de la dégradation très rapide des algues après leur échouage, leur composition variable, l’irrégularité des arrivages et surtout leur teneur en arsenic qui constituent des obstacles majeurs. Selon la BID, 86 % des échantillons analysés dépassent les limites réglementaires internationales pour l’arsenic. Des procédés permettent d’en éliminer plus de 97 % en laboratoire, mais leur efficacité à l’échelle industrielle reste encore à démontrer.

C’est le cas du Sargasse Project, créé en 2019 par Pierre-Antoine Guibout à Saint-Barthélemy, qui ambitionnait de transformer les algues en pâte destinée à la fabrication de papier et de carton. Après avoir suscité beaucoup d’espoirs, les grandes annonces de 2020-2023 — usine pilote en Guadeloupe, production industrielle et déploiement dans les îles de la Caraïbe — ne se sont pas concrétisées. 

La feuille de route, publiée par le ministère de la Transition écologique en février 2025, soulignait les difficultés auxquelles se heurtent les projets de valorisation dans les Antilles : dimensionnement des unités, coût des installations et financements nécessaires pour passer de l’expérimentation à une véritable production. Mais, une autre piste pourrait voir le jour à Saint-Barthélemy. Nicolas Vernoux-Thélot, architecte originaire de l’île, développe un procédé permettant d’incorporer les sargasses au  béton destiné à la voirie. Après plusieurs années de recherches et d’essais en laboratoire, un premier démonstrateur grandeur nature a été coulé le 17 juillet sur le site de stockage des sargasses de Saint-Jean, avec le soutien de la Collectivité de Saint-Barthélemy. Le tronçon, de 2,70 m sur 5,20 m, a été réalisé en béton fibré conventionnel et avec un béton incorporant des sargasses préalablement traitées. Reste maintenant à vérifier sa résistance dans le temps. Des prélèvements seront analysés après 7, 21, 28, 60, 180 et 360 jours afin de mesurer l’évolution du matériau et de la comparer à celle du béton traditionnel. Si les résultats sont concluants, le procédé pourrait ensuite être décliné sous différentes formes : béton, parpaings, pavés, hourdis, chapes ou mortiers.            

Ann Bouard