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Kaël Fazer : L’art caribéen sans filtre

Par Sunita Mittal
23 January 2026

Entre Saint-Martin et Bordeaux‭, ‬le plasticien Kaël Fazer mène une vie d’artiste faite d’équilibres et de questionnements‭. ‬Il construit alors une‭ ‬œuvre authentique‭, ‬qui refuse les compromis‭. ‬Rencontre avec un créateur qui jongle entre ses identités‭, ‬et garde le cap malgré les vents contraires‭.‬

« J’ai eu plusieurs vies », lance Kaël Fazer avec un sourire. Né en Martinique, il grandit pourtant à Sandy Ground où l’art s’invite très tôt dans son quotidien. La musique d’abord, son « premier amour », puis le dessin qui devient son refuge, ce moyen « d’extérioriser dans le calme ». Enfant, il passe des heures à dessiner et confectionne même des poches en papier décorées pour les proposer à « Bebelle », l’épicière du quartier. « C’était ambitieux et elle n’avait pas voulu les acheter », se souvient-il en riant. Depuis 2007, son parcours serpente entre ateliers de marquage à Montpellier, impressions en Martinique et créations artistiques. Mais c’est en 2019 que tout bascule : il professionnalise son activité, expose, vend ses œuvres et acquiert des compétences techniques. Actuellement près de Bordeaux, il continue de puiser son inspiration dans ses racines caribéennes. Il se questionne désormais sur son contexte social, son passé, et surtout sa paternité. « J’intériorise beaucoup. Une bonne partie de mon travail se fait dans ma tête et dans mes tripes », confie-t-il. Une approche viscérale qui nourrit chacune de ses créations. Concernant l’équilibre de vie, Kaël l’assume avec philosophie : « Un peu comme le bigidi de la danse gwoka, j’alterne entre équilibre et déséquilibre. »

Une scène artistique‭ ‬en construction

D’après Kaël, de petites communautés d’artistes se forment sur l’île et collaborent, à l’image de « La Piscine » de François Castelain ou de HeadMade Factory qui accompagne la professionnalisation des créateurs. Mais pour lui l’enjeu principal reste ailleurs : « Nous avons trop peu de professionnels de l’art. » Galeristes, critiques, encadreurs : autant de métiers à développer pour structurer durablement la scène locale et créer un véritable écosystème. Aux jeunes artistes, il livre un conseil pragmatique: se professionnaliser et multiplier les sources de revenus. « La vente d’œuvres n’est pas le seul moyen de vivre de son art. » Une invitation à inventer son propre modèle, sans attendre que tout soit parfait pour se lancer.

Vivre de son art autrement

Actuellement, Kaël travaille sur « Sxm Landscape », un projet artistique qu’il décline sur différents supports du quotidien, une gamme de produits qu’il vient de lancer au grand public. Destinée aux amoureux de l’île, cette collection prouve que l’on peut démocratiser l’art sans renier son exigence. Une stratégie qui reflète sa philosophie : rester artiste tout en trouvant des solutions concrètes pour vivre de ses créations. Pour l’avenir, Kaël refuse de regarder en arrière avec des regrets. « Je me contente d’être attentif au vent et d’ajuster ma voilure », résume-t-il avec une image qui sent bon les Caraïbes. Un cap maintenu entre deux rives, plusieurs vies et mille possibles, porté par cette conviction que l’art caribéen mérite sa place, avec ses questionnements, ses défis et son authenticité.

Sunita Mittal