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Grand Maison : les salariés grévistes de Decorile assignés en référé

Par Diane Pezeron-Dubois
29 Septembre 2025

En grève depuis deux mois, les salariés grévistes de la société Decorile étaient assignés ce vendredi 26 septembre devant le tribunal à la demande de leur employeur. La direction reproche notamment une entrave à la liberté du travail.

C’est dans une ambiance tendue que s’est déroulée l’audience, tenue en référé ce vendredi 26 septembre au matin. D’un côté, une dizaine de salariés mobilisés depuis le 26 juillet ; de l’autre, une membre de la direction et l’avocate de la société, Maître Tissot. Les grévistes se sont présentés sans avocat, une condition pourtant obligatoire dans ce type de procédure.
« Il s’agit d’une procédure urgente, l’avocat est obligatoire. Je ne pourrai pas utiliser ce que vous pourriez dire dans le cadre de la décision», a rappelé d’emblée la présidente du tribunal, insistant à plusieurs reprises sur la nécessité de respecter le cadre légal. Malgré les explications de leur représentant syndical, Albert Blake, qui a souligné la convocation reçue seulement deux jours plus tôt, la juge a tranché : « Je ne pourrai pas les entendre si vous n’avez pas d’avocat ». Les salariés disposent donc jusqu’au 3 octobre, date du délibéré, pour régulariser leur défense.

La défense de Decorile

À la barre, Maître Tissot a dépeint une « situation catastrophique » pour la société Decorile, dont le magasin Grand Maison créé en 2017 compte une quinzaine de salariés. Selon l’avocate, le mouvement de grève, déclenché en plein cycle annuel de négociations salariales, a rapidement dégénéré en abus portant atteinte à plusieurs libertés fondamentales : droit de propriété, liberté du commerce, liberté du travail et droit d’aller et venir.
L’avocate a dressé la chronologie du conflit : installation de piquets de grève devant le magasin, blocages du parking constatés par huissier, slogans diffusés avec haut-parleurs jusque dans un autre magasin tiers, menaces verbales envers le directeur intérimaire ou encore pressions sur les employés non grévistes qui auraient été filmés à leur insu. « Ces comportements abusifs ont désorganisé l’entreprise, menacé la sécurité de certains salariés et entraîné une perte de chiffre d’affaires estimée à 730 000 euros en deux mois », a-t-elle soutenu.
Pour la société, le droit de grève « ne peut pas justifier de tels excès » et doit être concilié avec la protection des autres salariés. L’entreprise réclame la cessation immédiate des entraves, sous astreinte de 5 000 euros par infraction et par personne, ainsi que des dommages et intérêts à hauteur de 10 000 euros.
Maître Tissot a également insisté sur la fragilité économique de Decorile, lourdement endettée après la crise du Covid et soumise à la concurrence directe de la partie hollandaise de l’île, où le coût du travail est bien inférieur. Elle a rappelé que la société avait déjà consenti des efforts salariaux : mise en place d’un 13e mois en 2024, revalorisations en 2025, tickets restaurant, pour un total supérieur à la convention collective applicable. « La demande de 10 % d’augmentation immédiate est irréaliste au vu de la situation financière », a expliqué l’avocate.

La frustrationdes grévistes 

Dans la salle, les salariés grévistes, contraints au silence faute d’avocat, ont manifesté leur mécontentement, certains quittant même l’audience pendant plusieurs minutes lors de la plaidoirie. À la sortie du tribunal, Albert Blake, secrétaire général du syndicat UNIT, a dénoncé « les mensonges entendus » et fustigé une manœuvre de la direction : « La défense de Decorile, si on comprend bien, c’est que nous n’avons plus le droit de faire grève ni d’exprimer notre colère ».
Par la suite, Albert Blake a convié les journalistes afin de faire le point sur la matinée. Pour lui, l’assignation en référé ne fait qu’accentuer la fracture au sein de l’entreprise : « Je me demande comment ils vont réussir à rétablir la confiance entre les collaborateurs et eux-mêmes après avoir fait ce geste, après les avoir traînés au tribunal », souligne-t-il. « S’ils ne sont pas défendus, ils seront condamnés à 15 000 euros. Pourtant leurs revendications ne sont pas exagérées ». 
D’ici au 3 octobre, le tribunal dira alors si les actions menées depuis le 26 juillet relèvent de l’exercice légitime du droit de grève ou d’un abus portant atteinte à la liberté du travail. Selon nos dernières informations, le syndicat s’organise et serait en contact avec un avocat pour assurer la défense des salariés.

Diane Pezeron-Dubois