Violences sexuelles : une prise de conscience nécessaire pour que la honte change de camp
Spécialisé en droit pénal, Antoine Camus est intervenu ces dernières années dans plusieurs dossiers à forte couverture médiatique dont, presque malgré lui, dans celui des viols de Mazan. Il était à Saint-Martin la semaine dernière, pour participer à une conférence-débat à la Maison de Femmes, organisée en partenariat avec la Clinique Wataki et l’Ordre des Avocats, avec la participation du procureur Xavier Sicot et de la vice-procureure Marie-Lucie Godard, qui elle aussi a travaillé sur le dossier Pélicot. Aujourd’hui encore la question se pose : « la honte a-t-elle changé de camp ? »
Le procès des viols de Mazan, un dossier titanesque qui s’est tenu en Avignon durant quatre mois fin 2024, a bouleversé jusqu’aux murs de la justice. Gisèle Pélicot y a raconté l’indicible : trois cents viols et agressions sexuelles subis au sein même de son foyer, sous l’emprise de drogues administrées par son mari. Un crime organisé, perpétré par 51 hommes (et une vingtaine d’autres non identifiés) et filmé ! Les vidéos, aux dires des enquêteurs et des avocats, étaient insoutenables. La principale concernée, elle, n’a pas vacillé. Elle a accepté, chose rare, que son procès soit public, un geste à la fois politique, mais également personnel pour ne pas être en huis clos avec ses agresseurs, explique Maître Camus. Elle est devenue une icône de la cause des femmes et a donné à son procès un retentissement international qui contribue à libérer la parole.
La soumission chimique : une pratique sous-estimée
Mais au-delà de l’horreur des faits, ce procès a mis en lumière un phénomène plus large, la soumission chimique. Peu connue du grand public, cette méthode, qui consiste à priver une personne de sa volonté pour en abuser, devient pourtant un mode opératoire de plus en plus fréquent dans les affaires de violences sexuelles. Dans le silence de la société, c’est souvent la victime qui se retrouve jugée : soupçonnée de mensonge, culpabilisée, isolée. Sans souvenir, comment attester de ce qui s’est passé ? Difficile d’apporter des preuves, car les drogues utilisées, comme le GHB, disparaissent de l’organisme en très peu de temps (2h). D’où cette question qui demeure : la honte peut-elle changer de camp ? La réponse est encore incertaine. Mais quelque chose vacille. Grâce à des femmes comme Gisèle Pélicot qui osent parler, grâce à des avocats comme Maître Camus qui refusent de détourner le regard, grâce à des conférences, des échanges, des témoignages, la parole trouve peu à peu sa place. Et la honte, lentement, commence à se déplacer. Car la violence sexuelle ne concerne pas que les victimes. Elle concerne toute la société. Elle interroge notre éducation, notre compréhension du consentement, notre tolérance au sexisme ordinaire, notre refus parfois d’écouter ou de croire. Et c’est précisément pour cela que la prise de conscience doit être collective.
Aux Antilles comme ailleurs, les chiffres sont alarmants. Les affaires se multiplient. Les silences aussi. Face à cela, le procès de Mazan est un électrochoc. À tous maintenant d’en faire un point de bascule. Car c’est seulement en nommant les choses, en écoutant les récits, en refusant la banalisation, que l’on fera basculer la honte du bon côté : celui des agresseurs, et non plus des victimes.
Des lois qui tardent à évoluer
Gisèle Pélicot a mené ce combat, pour que la société se saisisse de son histoire et transcende un fait divers en sujet de société, en quelque chose d’universel. Mais les choses peinent encore à avancer.
En mai dernier, la députée Sandrine Josso, elle-même victime, et la sénatrice Véronique Guillotin ont remis un rapport avec 50 recommandations, dont 15 prioritaires pour 2025–2026. L’objectif est de mieux informer le public, mais aussi les professionnels (santé, police, magistrats), de lever le secret médical et d’améliorer la détection médico-légale. Par ailleurs, un amendement visant à reconnaître la vulnérabilité chimique comme circonstance aggravante agrégée au crime de viol ou d’agression a été soumis au Sénat qui… a refusé de l’intégrer directement dans le Code pénal, jugeant que le droit existant suffisait et que l’ajout risquait de compliquer l’interprétation. Le chemin sera donc encore long.
D’ici là, la Maison des Femmes lancera dès la rentrée prochaine une campagne dans les lieux les plus festifs, en commençant par une distribution de flyers au Rainbow Café ou encore au Blue Martini pour sensibiliser sur le sujet.