Sargasses : l’alerte brune est déclenchée
Alors que la saison des fortes chaleurs n’a pas encore commencé, les sargasses ont fait leur apparition avec deux mois d’avance sur certaines côtes. Cette arrivée précoce confirme les craintes des scientifiques : 2026 pourrait bien être une année record.
La sonnette d’alarme a été tirée dès fin février par les chercheurs du University of South Florida Optical Oceanography Lab. Leurs observations sont sans appel : les algues brunes se forment plus tôt, en plus grande quantité, et dépassent déjà les niveaux observés en 2022, année record en termes d’échouements.

14 millions de tonnes à la dérive
Les observations satellites du Great Atlantic Sargassum Belt estiment à près de 14 Mt les sargasses, dans l’Atlantique. D’autres données, européennes cette fois, indiquent que cette quantité peut, lors de certains pics, atteindre 34 Mt (c’était 2 Mt en 2011). Cette masse qui couvre, selon l’estimation basse, environ 0,4 % de la surface de l’océan devrait encore augmenter dans les mois à venir.
Une grande partie dérive actuellement à proximité des Petites Antilles. À elle seule, la zone ouest de l’Atlantique en concentre plus de 8 Mt. La mer des Caraïbes n’est pas en reste, avec déjà 1,5 Mt, principalement au sud d’Hispaniola. Dans ce contexte, les Antilles du Nord, dont Saint-Martin, figurent en première ligne. Les dernières projections placent une large partie de la région en zone à haut risque d’échouement, aux côtés de Porto Rico, de Cuba ou encore de la péninsule du Yucatán. Reste une inconnue de taille : les vents et les courants, qui détermineront, comme chaque année, les plages les plus impactées. Quoi qu’il en soit, l’influence du réchauffement climatique est avérée. La prolifération des sargasses est désormais liée aux nutriments présents dans l’océan, que les courants profonds ramènent vers la surface et non plus à la déforestation en Amazonie ou aux déversements du fleuve Congo.
Des moyens dérisoires face à un bloom massif
Les échouements soulèvent des problématiques à la fois sanitaires (émanations de gaz toxiques lors de la décomposition), environnementales (perturbation des écosystèmes côtiers) et économiques (impact sur le tourisme et les activités littorales) et des nuisances pour les riverains des côtes touchées (dégradations des équipements).
À l’échelle régionale, la gestion des sargasses est déjà un défi budgétaire majeur. À Miami, par exemple, le nettoyage des plages représente à lui seul la quasi-totalité du budget d’entretien. A Saint-Martin, le budget était l’année dernière de 1 817 262 € (avec une participation de l’État à hauteur de 900 000 €) pour 16 000 tonnes ramassées sur les plages et traitées à l’Eco Site.
Les filets déviants à Cul-de-Sac et à l’étang aux Poissons (1 M€ dont 320 000 € financés par l’État) sont attendus avant l’été, pic de la saison. Ils nécessiteront ensuite un entretien annuel estimé entre 150 000 € et 200 000 €, mais devraient permettre de concentrer les algues et de faciliter leur ramassage. Cependant, la réalité du terrain impose de nombreuses contraintes, comme l’absence de marnage qui implique des pauses dans le ramassage, dans l’attente qu’elles se déposent à nouveau.
Malgré l’ingéniosité des « géo-trouvetout », prompts à proposer des solutions miracles à plusieurs millions, leurs innovations techniques ne semblent pas en mesure de résoudre un phénomène océanique d’une telle ampleur, d’autant qu’elles reposent rarement sur des bases scientifiques solides.
De nombreuses collectivités ont déjà expérimenté différents dispositifs, parfois avant de faire marche arrière. La Cour des comptes a d’ailleurs estimé que si la gestion à Saint-Martin n’est pas exemplaire, elle constitue néanmoins ce qui se fait de mieux dans le contexte actuel.
L’homme face à la nature : un combat perdu ?
Le ramassage se fait mécaniquement, par deux prestataires sur les sites de Cul-de-Sac, Mont Vernon, l’Étang aux poissons, Baie Lucas et Galion (elles ne sont plus enlevées à Grandes Cayes pour servir de zone de reproduction aux tortues). Le marché public, attribué jusqu’en 2029, a été dimensionné en 2023 en fonction du risque sanitaire et non pour absorber la totalité des volumes susceptibles d’échouer. Pour l’instant, les mesures indiquent que les émanations restent en dessous des seuils sanitaires. Le marché va certainement être réétudié, les prestataires s’équipent un peu plus, mais cela ne sera jamais assez. Face à l’intensification du phénomène, les enveloppes prévues pour 2027 sont déjà mobilisées. Nulle Collectivité ne pourra à elle seule, endiguer une problématique planétaire. La question se pose donc de savoir s’il faut continuer à utiliser l’argent public, au détriment d’autres priorités. La question à terme sera aussi de repenser les aménagements des côtes, afin de moins exposer les populations… mais cela est déjà une réalité face à un autre phénomène : la montée du niveau de la mer. L’homme veut dompter la nature, mais elle reprend toujours ses droits, inexorablement, et il n’est plus temps de regarder le problème à notre petite échelle. Il faut avoir conscience du schéma global d’une planète en perdition.