Bab El Oued ? Non, Orient Bay !
La Baie Orientale présentée comme la perle des Caraïbes et l’un des poumons touristiques de la partie française de l’île, a perdu de sa superbe. C’est en effet un bien triste spectacle qui s’offre aux visiteurs à leur arrivée en raison d’occupations anarchiques, qui se multiplient et perdurent.
La première image en arrivant sur ce spot tant prisé des touristes est celle d’un campement. Des tentes faites de juxtapositions de bâches, de tissus, de parasols usagés, le tout maintenu par de vieux transats ou des palettes, côtoient de petites constructions en bois, tout aussi disgracieuses. Depuis 2018, au fil des saisons, ce petit village de bric et de broc grossit entre les établissements Bikini et le Waï Plage.


Deux poids, deux mesures ?
Outre l’image peu glorieuse que renvoie cet amoncellement digne d’un bidonville, la situation pose aussi la question du respect des règles… pour tout le monde. Contrairement aux idées reçues, la plage et le parking de cette zone ne relèvent pas du domaine public. Les installations se trouvent sur une parcelle cadastrée – la parcelle AW33 – bénéficiant d’une AOT (Autorisation d’Occupation Temporaire) accordée par la Collectivité à la société Sindextour. Qui dit AOT, dit redevance à la Collectivité, et dit bien entendu, nécessité d’être en règle administrativement, donc être déclaré, payer ses charges et entretenir le bien occupé. En clair, Sindextour paye un loyer et assume les charges liées à l’exploitation de sa parcelle (y compris le parking utilisé par tous), comme le ferait n’importe quel locataire. Depuis 2018, Sindextour a alerté les autorités, État et Collectivité, en vain.

Les occupants de ces établissements, pour le moins étranges visuellement, ne disposent pas d’inscription au registre du commerce et n’ont donc aucune existence légale. Autrement dit, ils ne paient pas de TGCA et ne déclarent aucun personnel. Quant aux vendeurs de boissons, l’affaire est juteuse : 15 € la noix de coco tout de même, mais avec du rhum. Quid de la licence pour vente d’alcool ? Quant aux conditions d’hygiène, sans eau ni électricité, elles interrogent forcément. Pour les établissements alentours, la concurrence apparaît tout simplement déloyale.
Sur le plan environnemental, le constat est tout aussi amer. Les raisiniers replantés après Irma disparaissent peu à peu au profit de déchets en tous genres abandonnés sur place une fois la journée terminée. Quant aux vendeuses ambulantes, qui n’ont pas pignon sur rue — ou plutôt sur parking — elles installent désormais leur marchandise directement sur les capots des voitures.
Deux autorités, une seule responsabilité ?
La société Sindextour, la première concernée en effet, n’est cependant pas la seule à s’indigner de la situation. Difficile pour les locations saisonnières en bord de plage, qui n’ont plus vue mer, mais vue sur des produits made in China accrochés dans les arbres. Même constat pour les résidents de ce secteur, confrontés aux mêmes nuisances. À leur demande, les services de la Préfecture ont mené une opération dite de sécurité, conjointement avec la police aux frontières et la gendarmerie. Les infractions ont bien été constatées… mais la Préfecture indique ne pouvoir aller plus loin, le domaine public ayant été concédé à la Collectivité et relevant donc de sa responsabilité. Seule la police territoriale peut intervenir dans ce cas.
Interrogée, la Collectivité répond que ses services « cadre de vie » et « transition écologique » ont bien été alertés concernant ces installations et activités de vente sur ce secteur d’Orient Bay et que « cette situation fait l’objet d’un suivi attentif par les services compétents ». Une visite de terrain a notamment été effectuée le 15 avril dernier par ces deux services accompagnés de la police territoriale « afin de rappeler aux occupants concernés les règles applicables en matière d’occupation du domaine public et d’exercice d’activités commerciales sur le littoral ». La Collectivité rappelle que « toute occupation du domaine public doit faire l’objet d’une autorisation délivrée en bonne et due forme conformément à la réglementation en vigueur », précisant que « ces règles ont vocation à garantir la préservation du littoral, le respect des activités autorisées, la sécurité des usagers ainsi qu’un équilibre harmonieux entre les différents acteurs présents sur le site ». Les services de la Collectivité confirment par ailleurs que « dans ce contexte, les situations d’occupation sans autorisation régulière ou ne respectant pas les prescriptions applicables feront l’objet des procédures appropriées par les autorités compétentes ». On s’attend donc à ce que les choses, signalées il y a plus de huit ans, évoluent sous peu.
Et les conteneurs, on en parle ?
C’était le titre d’un article paru dans nos colonnes en janvier 2020. Les fameux conteneurs gris avaient en effet fait couler beaucoup d’encre, notamment pour ceux installés sur le front de mer à Marigot (972 000 € investis par la Collectivité). Les choses étant rentrées peu à peu dans l’ordre, on en aurait presque oublié ceux de la Baie Orientale. Pourtant, ils sont bien là, rouillant lentement sur le sable à côté des carbets. Rebaptisés « kiosques » et destinés à accueillir des boutiques d’accessoires, ils disposent pourtant d’eau et d’électricité. Mais ils restent désespérément vides. D’autant plus absurde que, après Irma, Sindextour a rétrocédé une partie de son AOT pour permettre à la Collectivité de mieux aménager cette partie de la plage avec un projet de promenade, l’installation des kiosques et l’aménagement du parking, finalement jamais entretenu.


Avec un peu de bon sens, et surtout une véritable politique d’aménagement du territoire, ne serait-il pas possible de régulariser la situation en installant proprement les quelques exploitants aujourd’hui en situation illégale dans ces emplacements déjà existants ?
La Collectivité indique être actuellement « engagée dans une refonte globale de la gestion de son domaine public, avec pour objectif de renforcer la lisibilité des occupations autorisées, l’équité entre les occupants et le respect du cadre réglementaire applicable »… En attendant cette grande « refonte globale », les touristes continueront donc d’être accueillis par un décor improvisé entre bâches, palettes et noix de coco premium. Une expérience authentique, sans doute, mais pas forcément celle vendue dans les brochures de la destination.